Le 19 janvier 1983, Apple présentait l’Apple Lisaune machine à architecture 32 bits vendue 10 000 dollars. Son interface graphique annonçait déjà le Macintoshmais son prix et sa lenteur ont transformé cette avance technique en échec commercial.
Lisa dit bonjour, le grand public répond absent
L’Apple Lisa n’a pas eu droit à une keynote façon iPhone. Apple l’a annoncée lors de son assemblée annuelle d’actionnaires, le 19 janvier 1983, au Flint Center de Cupertino. La salle accueillera ensuite le Macintoshl’iMacl’iPhone 6 et l’Apple Watch. Pour la machine qui devait ouvrir une nouvelle phase de l’informatique personnelle, l’entrée en scène reste étonnamment discrète.
Le choix du public n’était pourtant pas accidentel. Apple destinait d’abord la Lisa aux entreprises et jugeait qu’une assemblée d’actionnaires parlerait mieux à des décideurs qu’une salle remplie de passionnés. Une démonstration publique a suivi le 26 janvier 1983 devant la Boston Computer Society, soit une semaine après l’annonce officielle.
Le développement avait commencé en 1978 et s’était poursuivi jusqu’en 1982. Apple cherchait une suite à l’Apple IIdont les ventes portaient encore l’entreprise. Dans un entretien accordé à Playboy en 1985, Steve Jobs rappelait que le chiffre d’affaires était passé d’environ 583 millions de dollars en 1982 à 980 millions en 1983, presque entièrement grâce à l’Apple II. La Lisa devait préparer l’après-Apple II. Elle a surtout montré que cette transition pouvait coûter très cher.
32 bits, écran brillant, facture qui brûle
La Lisa apportait une architecture 32 bits, une interface graphique et une utilisation organisée autour d’éléments visuels. Apple voulait réduire la dépendance à la ligne de commande et faire fonctionner l’ordinateur d’une manière plus proche des habitudes de travail. Une bonne partie de ce que le Macintosh popularisera en 1984 était donc déjà là.
Le problème venait du coût de cette interface graphique en ressources. Dans son autobiographie OdysseyJohn Sculley explique que la Lisa était moins rapide que l’IBM PC parce que ses capacités graphiques absorbaient une partie de sa puissance de calcul. Le confort d’utilisation existait, mais il fallait accepter de payer cher pour une machine qui semblait parfois manquer de souffle.
Apple avait aussi monté une équipe commerciale d’environ 100 personnes, rémunérées à la commission. Elle ne parvenait pas à convaincre suffisamment d’entreprises. Au début de septembre 1983, les prévisions internes tablaient sur environ 6 400 ventes, alors que l’entreprise pouvait produire près de 11 000 machines. Apple a ensuite annoncé un carnet de commandes et des perspectives décevants, ce qui a fait chuter son action de huit points en une seule journée.
La Lisa n’était pas trop en avance sur tout : elle était surtout trop chère pour une puissance qui ne suivait pas.
Le nom résume lui aussi les hésitations du projet. Apple présentait officiellement « LISA » comme l’acronyme de « Local Integrated System Architecture ». Le nom était également associé à Lisa Brennan-Jobs, la fille de Steve Jobs, même si l’entreprise n’a pas toujours assumé clairement cette origine. Cinq ans de développement pour finir avec une justification administrative à un prénom, ça négocie sévère en interne.
Le Mac prend le flambeau, Lisa prend le mur
Steve Jobs avait participé au développement de la Lisa avant d’être écarté du projet. Il a ensuite pris la direction du programme Macintoshlancé à l’origine par Jef Raskin. Les équipes de la Lisa et du Macintosh ont fini par être rapprochées, dans un climat qui n’avait rien d’un atelier de méditation californien.
Le Macintosh a repris plusieurs idées de la Lisa dans une machine destinée à un public plus large. La Lisa a ensuite été rebaptisée Macintosh XL et modifiée pour exécuter des logiciels du Macintosh grâce à MacWorks. Cette conversion n’a pas suffi à relancer les ventes.
La dernière Lisa est sortie de production le 15 mai 1985. Apple a ensuite laissé environ 2 700 exemplaires finir dans une décharge de Logan, dans l’Utah, sous surveillance armée, afin d’obtenir une déduction fiscale. Pour une machine censée ouvrir une nouvelle génération informatique, la sortie est franchement brutale.
Une partie des machines invendues a toutefois trouvé une seconde vie grâce à Sun Remarketing. L’entreprise a récupéré environ 5 000 Lisa, ainsi que plusieurs exemplaires d’occasion, avant de les adapter pour faire fonctionner des logiciels du Macintosh. Une fois le prix revu à la baisse, le matériel devenait assez intéressant pour trouver des acheteurs. Le marché de seconde main a donc réussi là où l’équipe commerciale d’Apple avait calé.
Du cimetière de l’Utah au code source
L’histoire ne s’est pas arrêtée avec la fin de la production. Pour le quarantième anniversaire de la machine, le Computer History Museum a publié l’intégralité du code de l’Apple Lisaavec l’accord d’Apple pour une distribution non commerciale. Le système d’exploitation et les applications tiennent dans environ 30 Mo, une taille qui ferait sourire un MacBook moderne avant même son démarrage.
Ce code permet de mesurer l’ambition du projet dans les contraintes de 1983. Apple essayait déjà de réunir un système graphique et des applications cohérentes dans une machine dont les ressources ne permettaient pas la fluidité d’un ordinateur plus simple. La Lisa n’était donc pas une démonstration sans lendemain : elle testait une manière complète de concevoir l’ordinateur, du matériel jusqu’aux logiciels.
Le Macintosh a ensuite repris cette direction, avec un prix et un positionnement mieux adaptés à son marché. La Lisa reste ainsi le cas d’école d’une idée juste vendue au mauvais niveau de prix. Le futur avait bien une interface graphique. Il avait surtout une facture de 10 000 dollars.
Sources et références scientifiques
- William Gallagher. Apple Lisa changed computing over 40 years ago, but the world didn't notice. 2023.






