Entre mars et septembre 2024, environ 21 000 applications des App Store européens ont totalisé plus de 41 millions de transactions. Publié en novembre 2025le rapport conclut que la baisse des commissions liée au Digital Markets Act a presque rien changé au prix affiché, ce qui arrange bien Apple.
Le résultat donne du grain à moudre à la firme de Cupertino, qui défend son jardin clos depuis l’ouverture réglementaire de l’écosystème. Mais une étude sur les prix ne suffit pas à tirer le bilan complet du DMA. Elle observe un mécanisme économique précis, pas la sécurité des paiements, le choix des boutiques ou l’arrivée de nouveaux concurrents.
Une commission plus basse ne devient pas automatiquement une remise pour l’utilisateur.
Le DMA entrouvre le jardin clos
Le Digital Markets Act vise notamment à réduire les coûts pour les consommateurs et à ouvrir davantage les plateformes dominantes. Pour l’App Storecette logique a conduit Apple à proposer de nouvelles conditions de commission aux développeurs européens. Le raisonnement paraît limpide : si la plateforme prélève moins, l’éditeur peut réduire le prix de son application ou de son abonnement.
Sauf que le prix payé par l’utilisateur ne suit pas mécaniquement le pourcentage économisé en amont. Un développeur peut conserver la différence dans sa marge, financer son équipe, absorber des frais de paiement ou compenser une acquisition d’utilisateurs plus coûteuse. Le tarif final dépend donc de plusieurs lignes comptables, et pas d’Apple uniquement.
C’est ce passage entre les comptes du développeur et l’écran du client que le rapport de l’Analysis Group cherche à mesurer. L’étude, soutenue par Apple, compare l’évolution des prix avant et après la modification des commissions dans l’Union européenne. La remise devait arriver en rayon. Elle s’est souvent arrêtée à la caisse du développeur.
21 000 apps passent à la caisse
Le rapport What Happens to App Prices when Developers Pay Lower Commission Fees? s’appuie sur des données recueillies entre mars et septembre 2024. Son échantillon couvre environ 21 000 applications et plus de 41 millions de transactions sur les boutiques européennes de l’App Store. Le volume est conséquent, mais la fenêtre d’observation ne dépasse pas six mois.
L’étude examine aussi la Core Technology Fee, une contribution qui concerne les applications ayant dépassé un million de premières installations sur les douze derniers mois. Moins de 20 % des apps étudiées entraient dans cette catégorie. Le chiffre concernant ce groupe ne peut donc pas être appliqué tel quel à l’ensemble des applications européennes.
À 91 %, la remise reste en rayon
Chez les développeurs concernés par la Core Technology Fee, 91 % des applications ont conservé le même prix ou l’ont augmenté. Seules 9 % ont baissé leurs tarifs pendant la période observée. La baisse existe donc, mais elle reste minoritaire dans le groupe directement étudié.
À l’échelle de l’échantillon, le rapport constate une différence très faible entre les prix avant et après la réduction des commissions. Il indique aussi que les baisses observées correspondent largement aux variations habituelles de tarification, ce qui suggère qu’elles ne proviennent pas directement de l’économie réalisée sur les frais Apple.
Le DMA a déplacé une ligne de coût, pas forcément le prix final. Voilà le point qui fait grincer chez Apple comme chez les utilisateurs qui attendaient une facture moins salée.
La remise se perd dans le tunnel
Le rapport affirme que plus de 86 % des économies liées aux commissions ont bénéficié à des développeurs situés hors de l’Union européenne. Les utilisateurs européens ne récupèrent donc pas directement cette somme, tandis que les éditeurs européens n’en captent pas la plus grande part selon cette analyse.
Cette donnée ne permet pas d’accuser automatiquement les développeurs de garder l’argent par cupidité. Le prix d’une application dépend du développement, de l’assistance, du marketing, de la conversion, des taxes et des frais de paiement. Si la commission baisse pendant que d’autres charges augmentent, la marge peut rester identique sans baisse de prix.
Le document ne ventile toutefois pas la destination exacte de chaque euro économisé. Il observe le tarif visible par le client, pas la marge nette de chaque entreprise. Dire que les prix ont peu baissé est solide dans le périmètre étudié; dire que toute l’économie s’est transformée en bénéfice serait aller trop loin.
Apple joue la carte DMA, mais la carte est marquée
La phrase centrale du rapport ne laisse pas beaucoup de place au suspense : « This study therefore demonstrates that commission savings as a result of the DMA have not led to price decreases for customers. » L’Analysis Group écrit donc que les économies de commission provoquées par le DMA n’ont pas entraîné de baisse des prix pour les clients. On comprend pourquoi Apple aime cette formulation : elle transforme un résultat tarifaire en argument contre l’efficacité de la loi.
L’Analysis Group a produit l’étude avec le soutien d’Apple et a déjà conseillé l’entreprise sur les taux de l’App Store. Ce lien ne rend pas les 21 000 apps ou les 41 millions de transactions imaginaires. Il impose en revanche de lire le document comme une analyse située, pas comme un arbitre neutre du conflit entre Bruxelles et Cupertino.
Surtout, le rapport ne prétend pas mesurer tous les objectifs du DMA. Il ne teste ni la sécurité des paiements externes, ni la qualité de la modération, ni l’accès à d’autres boutiques. Apple peut y trouver une preuve que les prix n’ont pas baissé, mais pas une démonstration complète de l’échec de l’ouverture réglementaire.
Une étude soutenue par Apple peut être utile sans devenir la porte-parole d’Apple. C’est moins spectaculaire qu’une keynote, mais nettement plus honnête.
La poule aux oeufs d’or garde ses oeufs
Pour les utilisateurs, la conséquence est concrète : une réduction des frais facturés au développeur ne déclenche pas de baisse automatique dans l’interface de l’App Store. Le prix d’un abonnement peut rester identique, augmenter ou baisser pour une raison sans rapport direct avec le DMA. Les tarifs observés dans l’étude ont d’ailleurs souvent suivi les habitudes de modification déjà visibles avant la réforme.
Pour Apple, le résultat nourrit la contestation des règles européennes. La commission de l’App Store reste liée au contrôle du parcours de paiement, et l’étude lui fournit un argument simple : ouvrir une partie du système n’a pas suffi à faire baisser l’étiquette. Le jardin clos n’a pas disparu parce qu’une porte réglementaire s’est entrouverte.
Pour l’Union européenne, le résultat rappelle une limite de la régulation : modifier le partage de la valeur entre une plateforme et les éditeurs ne commande pas facilement le prix de détail. Sans mécanisme qui impose ou encourage clairement la répercussion de l’économie, le développeur garde la main sur son tarif. Et il ne s’est pas privé de la garder.
Prix fixe, la serrure reste bloquée
Le débat mélange souvent trois niveaux : la commission prélevée par la plateforme, la marge conservée par le développeur et le prix présenté à l’utilisateur. Le rapport documente surtout le troisième. Sur la période étudiée, ce prix a peu bougé, tandis que l’étude ne permet pas de connaître la marge nette de chaque entreprise.
La question reste ouverte : la réglementation européenne doit-elle se contenter de libérer les canaux de distribution, ou chercher aussi à vérifier où finit l’économie réalisée? Pour l’instant, la serrure du jardin a changé, mais l’étiquette reste vissée. Ça sent la remise qui a pris le mauvais chemin.
Sources et références scientifiques
- William Gallagher. EU developers don't pass on App Store fee savings to users. 2025.
- EU developers don't pass on App Store fee savings to users, AppleInsider Forums.
- Kristina Margulets. App Store Fees and Commission Rates in 2026: Apple EU Changes. 2026.






