Imaginez un instant une réalité parallèle où Steve Jobs aurait accepté de rejoindre Sony en 1985. L’iPhone aurait-il porté l’emblème du fabricant japonais ? Le MacBook s’appellerait-il VAIO ? Cette histoire n’est pas de la science-fiction. Elle a failli se produire, et révèle l’une des influences les plus puissantes — et les plus méconnues — derrière l’empire Apple. Bien avant que Cupertino ne devienne synonyme de design minimaliste et d’innovation obsessionnelle, un homme à Tokyo avait déjà tracé cette voie. Son nom : Akio Morita, cofondateur de Sony. L’admiration de Jobs pour lui n’était pas un simple respect professionnel. C’était une vénération, presque filiale, qui a façonné chaque décision stratégique d’Apple.
⚡ L’essentiel à retenir
- Une amitié fondatrice : Steve Jobs et Akio Morita entretenaient une relation mentor-élève, nourrie de dîners à Kyoto et d’échanges passionnés sur le design
- L’offre de 1985 : Sony a proposé à Jobs de diriger sa division informatique après son éviction d’Apple — il a décliné pour créer NeXT
- Le Walkman comme blueprint : Le baladeur Sony a directement inspiré la conception de l’iPod, Jobs ayant même démonté un CD Walkman offert par Morita
- Un hommage éternel : En 1999, Jobs a rendu hommage à Morita lors d’une keynote Apple, affirmant que “l’âme d’Apple est à moitié japonaise”
Le col roulé noir n’était pas une signature, c’était un hommage
Ce détail vestimentaire iconique que le monde entier associe à Steve Jobs ? Il ne sort pas de nulle part. C’était l’uniforme des employés de Sony, imaginé par le designer Issey Miyake. Jobs l’a rencontré grâce à Morita, et en a commandé plusieurs centaines d’exemplaires pour son usage personnel. Pas par flemme, mais par conviction. Porter ce col roulé, c’était incarner une philosophie : celle de la simplicité radicale, du design au service de l’usage, de la technologie qui s’efface au profit de l’expérience. Sony avait théorisé ce principe des décennies avant Apple.
Dès 1977, Jobs a commencé à rôder autour des bureaux de Sony. Dan’l Lewin, alors employé chez le constructeur japonais, se souvient d’un jeune homme curieux qui débarquait pour poser des questions. “Pourquoi vos produits sont-ils plus chers ?”, demandait Jobs. La réponse ? “Parce que c’est un Sony.” Cette réplique a marqué Jobs au fer rouge. Il a compris qu’une marque pouvait justifier un premium par la qualité perçue, l’excellence du design et une promesse émotionnelle. Apple n’a jamais oublié cette leçon.
Akio Morita, le père spirituel que Jobs n’a jamais eu
Leur première rencontre remonte au début des années 1980, orchestrée par des contacts communs dans la tech. Très vite, les dîners se multiplient. Pas dans des restaurants chics et impersonnels, mais dans des ryokans traditionnels, ces auberges japonaises où l’on sert du saké et des repas kaiseki. Jobs bombardait Morita de questions sur le Walkman : “Quel était votre niveau d’implication dans le design ?” Il prenait des notes, fasciné par ce dirigeant qui, comme lui, était un “product person” avant tout.
Morita lui renvoyait cette admiration. Kunitake Ando, ex-président de Sony, se souvient : “Il y avait deux jeunes Américains dont Morita prenait particulièrement soin : Michael Jackson et Steve Jobs.” Les deux stars recevaient des invitations personnelles aux événements Sony, des visites privées des laboratoires, et des prototypes avant leur sortie. En novembre 1984, juste avant le lancement du CD Walkman, Morita en offre un exemplaire à Jobs et John Sculley, alors PDG d’Apple. Jobs est stupéfait. Il le démonte immédiatement, pièce par pièce, avec ses ingénieurs. “C’est l’esprit de la manufacture japonaise”, déclare-t-il. Cette obsession de la miniaturisation et de la précision deviendra le mantra d’Apple.
1985 : quand Sony a failli recruter Steve Jobs
Mi-1985. Jobs vient d’être éjecté d’Apple après un affrontement avec le conseil d’administration. À 30 ans, le prodige est en plein naufrage existentiel. Morita, lui, approche des 65 ans et cherche à sécuriser l’avenir de Sony dans l’informatique personnelle. Le SMC-70, lancé en 1982, n’a jamais décollé. Sony a besoin d’un visionnaire. Morita fait une proposition à Jobs : rejoindre Sony pour diriger leur division PC, voire obtenir un mandat créatif plus large.
L’idée n’était pas absurde. Jobs idolâtrait Sony, trimballait son Walkman partout, et avait même débauché Hartmut Esslinger, le designer star de Sony, en 1983 pour façonner l’identité visuelle d’Apple. Esslinger avait travaillé sur plus de 100 produits Sony avant de rejoindre Cupertino. Son approche ? Unifier design et production, exactement comme Sony le faisait. “L’âme d’Apple est à moitié japonaise”, dira-t-il plus tard. Jobs était tenté. Ses amis se souviennent de lui parlant avec enthousiasme des ressources de Sony et du mentorat de Morita. Mais quelque chose l’a retenu. Peut-être l’envie de prouver qu’il pouvait bâtir son propre empire. Il créera NeXT à la place.
| Ce que Sony a donné à Apple | Comment cela s’est manifesté |
|---|---|
| Le Walkman | Inspiration directe pour l’iPod : portable, minimaliste, centré sur l’expérience musicale |
| La philosophie du design | “Simplicity is the Ultimate Sophistication” — slogan Apple copié sur l’approche Sony |
| Les boutiques SonyStyle | Les Apple Store reprennent le concept d’espaces de marque immersifs et premium |
| L’uniforme noir | Le col roulé Issey Miyake de Jobs vient des uniformes Sony |
| Le designer Hartmut Esslinger | Débauché de Sony en 1983, il forge l’identité visuelle d’Apple pendant des années |
| La verticalité | Contrôle total de la chaîne (hardware + software), hérité du modèle Sony |
Du Walkman à l’iPod : une filiation assumée
En 1978, Sony sort le Walkman. L’appareil change le monde : pour la première fois, la musique devient portable et personnelle. Pendant 25 ans, Sony domine ce marché avec une part de 50 % aux États-Unis et 46 % au Japon. Les gens paient 20 dollars de plus pour un Walkman Sony que pour un concurrent. Pourquoi ? Parce que Sony a créé une expérience, pas juste un produit. Jobs a compris cela viscéralement.
Quand l’iPod débarque en 2001, il y a déjà une cinquantaine de lecteurs MP3 sur le marché américain. Apple arrive en retard. Mais Jobs applique la recette Sony : intégration verticale (iTunes + iPod), interface simplifiée, design obsessionnel. Le succès est foudroyant. Ce que Sony avait inventé avec le Walkman — une révolution d’usage — Apple le perfectionne avec l’iPod. L’élève dépasse le maître, mais n’oublie jamais d’où il vient.
Les Apple Store, ou comment copier SonyStyle en mieux
Fin des années 1990, Sony lance ses boutiques SonyStyle. L’idée ? Créer des espaces de marque où les clients peuvent toucher, tester, vivre les produits. En 2004, Sony compte 39 magasins aux États-Unis. Jobs observe attentivement. Quand Apple ouvre ses premiers Apple Store en 2001, le concept est calqué sur SonyStyle : espaces ouverts, produits mis en scène, personnel formé pour créer une connexion émotionnelle. Mais Apple va plus loin avec le Genius Bar, transformant le SAV en expérience premium.
Wendy Liebman, consultante en retail, décrit les SonyStyle comme “juste un endroit rempli de trucs”, tandis que les Apple Store créent une “connexion émotionnelle” où “les gens peuvent entrer, absorber l’atmosphère, et se sentir comme le geek tech le plus malin du monde”. Apple a pris l’idée de Sony et l’a exécutée avec une discipline quasi-religieuse. Résultat : les Apple Store génèrent aujourd’hui les ventes au mètre carré les plus élevées du retail mondial.
Le twist final : quand Jobs voulait mettre macOS sur les VAIO
L’histoire aurait pu connaître un autre rebondissement. En 2001, Jobs est tellement impressionné par les laptops VAIO de Sony qu’il tente de convaincre le constructeur japonais d’abandonner Windows pour adopter macOS. Le journaliste tokyoïte Nobuyuki Hayashi raconte une scène surréaliste : Jobs attend des dirigeants Sony au dernier trou d’un parcours de golf à Hawaï. L’offre est simple, et folle : faites tourner mon OS sur vos machines. Sony décline poliment. Imaginez un instant cette réalité alternative. Les VAIO auraient-ils survécu ? Sony serait-il aujourd’hui un acteur majeur de l’informatique ? L’Histoire en a décidé autrement.
Jobs n’a pas seulement pris des idées chez Sony. Il en a aussi donné. Selon plusieurs sources, c’est lui qui a suggéré à Sony d’intégrer un GPS dans ses appareils photo Cyber-shot. Cette réciprocité illustre une relation unique dans l’industrie tech : un mélange de respect, d’inspiration mutuelle, et de compétition bienveillante. Morita voyait en Jobs un “esprit agité qui pouvait marier art et ingénierie”. Jobs voyait en Morita un maître zen du produit.
L’hommage de 1999 : “Think Different” incluait Morita
Le 6 octobre 1999, lors d’une keynote Apple, Jobs s’interrompt. Une photo d’Akio Morita, décédé quelques jours plus tôt, apparaît à l’écran accompagnée du slogan “Think Different”. Un silence. Jobs parle alors de l’influence de Sony sur les débuts d’Apple, de comment le Japon de Morita l’a façonné. Ce moment, rare et vulnérable pour un homme réputé impénétrable, dit tout. Sans Morita, sans Sony, Apple n’aurait jamais été Apple. Jobs voulait que le monde le sache.
Aujourd’hui, Apple vaut plus de 3 000 milliards de dollars. Sony, malgré ses succès dans le gaming et le cinéma, a perdu sa couronne dans l’électronique grand public. Mais l’ADN de Sony pulse encore dans chaque iPhone, chaque MacBook, chaque Apple Store. Cette histoire n’est pas celle d’une défaite et d’une victoire. C’est celle d’un passage de témoin, d’une philosophie transmise d’un visionnaire à un autre. Morita a appris à Jobs que la technologie devait améliorer la vie, pas la compliquer. Jobs a pris cette leçon et l’a gravée dans le marbre de la Silicon Valley.
Apple est devenu ce que Sony était dans les années 1980 : un symbole d’excellence, de design et d’innovation. Jobs aurait apprécié l’ironie. Lui qui voulait faire d’Apple “le nouveau Sony américain” a finalement créé quelque chose de plus grand. Mais jamais il n’a oublié d’où venait l’étincelle. Avant qu’Apple ne change le monde, Sony l’avait déjà fait. Steve Jobs ne l’a jamais oublié.
Vidéo : L’incroyable histoire de Steve Jobs
