Le Brésil vient de faire plier Apple. Pas avec des discours, pas avec des promesses, mais avec une décision juridique implacable qui oblige Cupertino à démanteler son monopole sur l’App Store brésilien d’ici avril 2026. Les utilisateurs d’iPhone pourront enfin installer des boutiques d’applications alternatives, payer via des systèmes tiers et accéder à des liens externes sans passer par le filtre d’Apple. Un séisme qui fait trembler l’écosystème iOS et qui pourrait inspirer d’autres marchés à suivre la même voie.
Cette capitulation n’est pas un geste de bonne volonté. C’est le résultat d’une bataille juridique acharnée lancée en 2022 par MercadoLibre, le géant latino-américain du e-commerce, qui accusait Apple d’abus de position dominante. L’autorité de la concurrence brésilienne, le CADE, a tranché en décembre 2025 : Apple a 105 jours pour se conformer, sous peine d’une amende de 150 millions de reais.
⚡ Ce qu’il faut retenir
- Quoi : Apple autorise les boutiques alternatives, paiements tiers et liens externes sur iOS au Brésil
- Quand : Déploiement prévu en avril 2026 (probablement avec iOS 26.4)
- Pourquoi : Accord avec le CADE suite à une plainte de MercadoLibre déposée en 2022
- Conséquence : Apple prélèvera 5% de commission “Core Technology” + 15% sur les paiements in-app
- Amende : Jusqu’à 150 millions de reais (27 millions USD) en cas de non-respect
Un accord arraché, pas offert
Tout commence en décembre 2022. MercadoLibre, plateforme e-commerce dominante en Amérique latine, dépose une plainte formelle auprès du CADE. L’accusation est limpide : Apple abuse de sa position de gardien du système iOS pour imposer son système de paiement, bloquer les boutiques concurrentes et empêcher les développeurs d’informer leurs clients sur des alternatives moins coûteuses. Les clauses “anti-steering” d’Apple interdisaient littéralement aux apps de mentionner qu’on pouvait acheter ailleurs, moins cher.
Pendant trois ans, le bras de fer juridique s’intensifie. Le CADE émet des mesures provisoires en 2024, Apple les conteste, les retire, les replâtre. Puis, en novembre 2024, l’autorité brésilienne donne 20 jours à Apple pour se conformer sous peine d’une amende quotidienne de 250 000 reais. Apple dépose un recours. Le recours est rejeté. La pression monte.
Le 23 décembre 2025, Apple signe un Termo de Compromisso de Cessação (TCC), un accord de cessation d’activités anticoncurrentielles. La firme de Cupertino accepte toutes les demandes du régulateur : boutiques alternatives, paiements tiers, suppression des clauses anti-steering. Délai : 105 jours. Date butoir : début avril 2026. Amende en cas de manquement total : 150 millions de reais. L’accord est valable trois ans.
Ce qui change concrètement pour les utilisateurs brésiliens
Dès avril, un utilisateur brésilien d’iPhone pourra installer AltStore, Aptoide ou toute autre boutique d’applications certifiée sans jailbreak. Ces magasins alternatifs proposeront des apps absentes de l’App Store officiel, souvent avec des modèles de prix différents, des promotions locales ou des fonctionnalités bridées par Apple.
Les développeurs pourront également intégrer des systèmes de paiement tiers directement dans leurs applications. Concrètement, une app de streaming pourra proposer un abonnement via PayPal, carte bancaire locale ou même Pix, le système de paiement instantané brésilien qui a explosé ces dernières années. Terminé le passage obligé par Apple avec sa commission de 30%.
Troisième changement : les liens externes. Les apps pourront afficher des boutons du type “Acheter sur notre site à prix réduit” sans risquer le bannissement. Apple devra utiliser un langage neutre dans les messages d’avertissement, sans dramatiser ni effrayer l’utilisateur qui clique sur un lien externe.
| Avant avril 2026 | Après avril 2026 |
|---|---|
| App Store uniquement | Boutiques alternatives autorisées (AltStore, Aptoide, etc.) |
| Paiement in-app via Apple obligatoire (30% de commission) | Paiements tiers autorisés (PayPal, Pix, cartes locales) – Apple prélève 5% + 15% |
| Interdiction de mentionner des offres externes | Liens externes autorisés avec formulation neutre d’Apple |
| Pas d’alternative, pas de choix | Liberté de choix pour l’utilisateur et le développeur |
Le diable se cache dans les commissions
Apple ne lâche rien sans contrepartie. La firme a obtenu du CADE le droit de prélever une commission de 5% baptisée “Core Technology Fee” sur toutes les transactions effectuées via des boutiques alternatives. Cette taxe s’applique même si l’app n’utilise aucun service d’Apple. En parallèle, pour les apps présentes sur l’App Store qui redirigent vers des paiements externes, Apple conserve une commission de 15%.
Résultat : un développeur qui vend un abonnement à 10 dollars via une boutique alternative paiera 0,50 dollar à Apple. S’il reste sur l’App Store mais utilise un paiement externe, il paiera 1,50 dollar. Avant, Apple prenait 3 dollars. C’est un progrès relatif, mais pas une libération totale.
Pour MercadoLibre, qui a initié la plainte, l’accord ne répond que “partiellement aux exigences” d’une régulation équitable. L’entreprise aurait préféré une suppression totale des commissions sur les transactions tierces. Mais le CADE a tranché : Apple peut monétiser son écosystème, tant que les règles sont transparentes et non discriminatoires.
Pourquoi le Brésil, et pourquoi maintenant
Le marché brésilien d’iOS ne pèse que 17% des smartphones dans le pays, contre 82% pour Android. Les iPhones y sont extrêmement chers : en 2019, l’iPhone XS dépassait les 2 000 dollars au Brésil, alors que les deux tiers des smartphones vendus coûtent moins de 290 dollars. Dans ce contexte, pourquoi Apple cède-t-elle ?
Parce que le Brésil est un marché stratégique émergent avec 215 millions d’habitants, une classe moyenne en croissance et une adoption rapide du numérique. Perdre ce terrain face à des régulateurs décidés aurait créé un précédent dangereux pour Apple en Amérique latine. Mieux valait négocier qu’affronter une décision judiciaire définitive.
L’autre raison : l’effet domino. L’Union européenne a imposé des règles similaires avec le Digital Markets Act (DMA) en 2024. Le Japon et la Corée du Sud ont suivi. Apple a déjà développé les outils techniques pour ouvrir iOS : activer ces fonctionnalités au Brésil ne demande qu’un simple basculement logiciel. Le coût d’adaptation est minimal, le risque réputationnel d’un refus aurait été maximal.
Un précédent mondial observé de près
Les régulateurs du monde entier scrutent ce dossier brésilien. Si l’ouverture d’iOS au Brésil se passe sans catastrophe sécuritaire ni effondrement de l’écosystème, d’autres pays pourraient exiger les mêmes concessions. L’Inde, où iOS détient moins de 5% du marché mais où Apple investit massivement, surveille le dossier. Le Mexique, où MercadoLibre a également déposé plainte, pourrait forcer Apple à appliquer les mêmes règles.
Ironie du sort : en acceptant de s’ouvrir sur un marché où elle est minoritaire, Apple évite une bataille qu’elle aurait pu perdre sur un marché plus stratégique. C’est une capitulation tactique, pas une conversion philosophique.
Les risques pour l’utilisateur lambda
Apple martèle depuis des années que son jardin clos protège les utilisateurs. Malwares, arnaques, apps frauduleuses : l’App Store officiel filtrerait tout. Ouvrir iOS aux boutiques alternatives, c’est ouvrir la porte aux menaces, selon Cupertino.
La réalité est plus nuancée. Sur Android, où les boutiques alternatives existent depuis toujours, les incidents de sécurité proviennent majoritairement d’APK téléchargés sur des sites douteux, pas de stores certifiés comme le Galaxy Store de Samsung ou F-Droid. Les boutiques alternatives sérieuses appliquent leurs propres processus de vérification, parfois plus souples qu’Apple, mais rarement inexistants.
Le vrai danger réside dans l’ingénierie sociale. Un utilisateur mal informé pourrait installer une fausse boutique déguisée en AltStore légitime, puis télécharger des apps vérolées. C’est pourquoi le CADE a exigé qu’Apple utilise un langage neutre dans ses avertissements : ni alarmiste, ni minimisant. L’utilisateur doit comprendre le risque sans être paralysé par la peur.
Que faire si vous êtes utilisateur brésilien d’iPhone
Dès qu’iOS 26.4 sera déployé en avril, un message apparaîtra probablement lors de l’installation d’une boutique alternative. Apple demandera une confirmation explicite, peut-être avec une vérification biométrique. Ne cliquez pas sur “Autoriser” sans réfléchir.
Privilégiez les boutiques connues : AltStore (développée par Riley Testut, respectée dans la communauté iOS), Setapp Mobile (extension iOS de la plateforme macOS) ou Aptoide (spécialisée dans le gaming, basée à Lisbonne). Évitez les boutiques anonymes sans historique ni audit public.
Pour les paiements tiers, vérifiez toujours l’URL de la page de paiement. Une app légitime redirige vers un processeur certifié (Stripe, PayPal, Pix officiel). Une app frauduleuse imite ces pages avec des URL louches. La vigilance reste la meilleure défense.
Ce que les développeurs brésiliens espèrent
Pour les petits développeurs locaux, cette ouverture est une bouffée d’oxygène. Prenez l’exemple fictif de Lucas, créateur d’une app de gestion de budget à São Paulo. Sur l’App Store, Apple prélève 30% de ses revenus d’abonnement. Avec une boutique alternative et un paiement via Pix, Lucas pourrait réduire ses coûts à 5-10%, soit une marge nette doublée ou triplée.
Les grandes entreprises comme Spotify, Netflix ou Amazon espèrent reprendre le contrôle de leur relation client. Pouvoir proposer un abonnement direct sans passer par Apple, c’est récupérer les données d’achat, personnaliser les offres et fidéliser sans intermédiaire. C’est aussi contourner les règles strictes d’Apple sur les promotions et les essais gratuits.
Mais tout le monde ne célèbre pas. Les développeurs d’apps premium qui misaient sur la crédibilité de l’App Store craignent une dévalorisation de leur travail. Si des boutiques alternatives proposent des versions piratées ou des clones à bas prix, comment protéger leur propriété intellectuelle ? Le CADE n’a pas encore tranché sur cette question.
Un accord sous surveillance
L’accord signé par Apple est valable trois ans. Durant cette période, le CADE surveillera le respect des engagements. Si Apple tente de contourner les règles (messages d’avertissement alarmistes, processus d’installation délibérément complexe, commissions abusives), l’autorité peut rouvrir l’enquête et durcir les sanctions.
Apple a également accepté de retirer sa plainte contre les mesures provisoires de 2024. C’est une concession rare pour une entreprise habituée à se battre sur tous les fronts juridiques. Signe que Cupertino préfère négocier qu’affronter un jugement défavorable.
Les observateurs juridiques notent une particularité : le CADE a directement fixé les taux de commission (5% et 15%) dans l’accord. C’est inhabituel pour une autorité de concurrence, qui préfère généralement imposer des obligations de comportement sans dicter les prix. Cette approche interventionniste pourrait inspirer d’autres régulateurs, ou au contraire être critiquée comme un excès de pouvoir.
Avril 2026 : le mois où iOS change au Brésil
Le compte à rebours est lancé. Apple a jusqu’au 8 avril 2026 (105 jours après la signature du 23 décembre 2025) pour déployer les changements. iOS 26.4 est le candidat logique, mais Apple pourrait aussi sortir une mise à jour 26.3.1 spécifique au Brésil si le calendrier l’exige.
Les développeurs tiers préparent déjà leurs boutiques. AltStore a annoncé une version brésilienne localisée avec support du portugais et intégration Pix. Aptoide recrute des modérateurs lusophones pour filtrer les apps. Setapp explore des partenariats avec des banques brésiliennes pour faciliter les abonnements.
Les utilisateurs, eux, restent partagés. Sur les forums tech brésiliens, certains célèbrent la fin du monopole Apple, d’autres craignent une fragmentation de l’expérience iOS. Une chose est sûre : le Brésil devient un laboratoire grandeur nature pour l’avenir d’iOS dans un monde post-monopole.
Et si l’expérience brésilienne réussit, Apple pourrait bien être contrainte d’ouvrir iOS partout ailleurs. Le jardin clos de Cupertino, si soigneusement entretenu depuis 2008, vient de perdre ses premiers murs. D’autres suivront.






