Apple conteste devant la Delhi High Court une règle indienne qui pourrait exposer le groupe à une sanction théorique de 38 milliards de dollars. Le montant fait tousser, mais le vrai sujet se trouve dans le jardin clos de l’App Store : qui contrôle le paiement, les commissions et la relation avec les développeurs?
Au 27 novembre 2025, aucune amende de 38 milliards de dollars n’avait été prononcée contre Apple en Inde. L’entreprise avait saisi la justice avant la conclusion de la procédure antitrust, alors que les audiences devaient commencer en décembre 2025.
Le dossier repose sur une modification de la loi indienne de la concurrence adoptée en 2024. Elle permet à l’autorité compétente de calculer une sanction à partir du chiffre d’affaires mondial d’un groupe, et non de ses seuls revenus réalisés en Inde. Le plafond évoqué peut atteindre 10 % du chiffre d’affaires retenu sur les trois derniers exercices fiscaux.
38 milliards, la pomme en pleine poire
La règle indienne change l’échelle du rapport de force. Une pratique examinée sur un marché local peut potentiellement conduire à une sanction calculée sur les revenus d’un groupe présent dans le monde entier. Pour Apple, dont l’activité dépasse largement le seul matériel, le calcul produit mécaniquement des montants vertigineux.
Dans son recours, Apple estime que cette méthode est disproportionnée et conteste sa conformité constitutionnelle. L’argument est simple : une conduite présumée anticoncurrentielle en Inde ne devrait pas entraîner une pénalité indexée sur des revenus générés aux États-Unis, en Europe ou en Asie. La position se défend juridiquement, mais elle touche aussi au nerf de la guerre financière.
Apple attaque donc la règle de calcul avant même de discuter le montant d’une éventuelle sanction. C’est une stratégie logique : si le mode de calcul tombe, le risque de plusieurs milliards perd une bonne partie de son mordant.
Le jardin clos passe à la caisse
Le bouton payer devient le bouton pression
La procédure ne sort pas de nulle part. La Competition Commission of India avait déjà considéré, fin 2021, qu’il existait suffisamment d’éléments pour examiner les règles de paiement imposées aux applications. Match Group, ainsi que plusieurs jeunes entreprises indiennes, reprochent à Apple de réserver les achats numériques concernés à son propre système de paiement.
La commission prélevée varie généralement de 15 % à 30 % selon le type d’application, le programme applicable et la situation du développeur. Pour une grande plateforme, cette ponction peut se négocier dans les comptes. Pour une startup indienne, chaque point de commission réduit directement la marge disponible pour recruter, financer le produit ou baisser le prix d’un abonnement.
Le pourcentage n’est qu’une partie du désaccord. Le système de paiement d’Apple permet aussi de contrôler la facturation, la gestion des abonnements et une partie de la relation commerciale. Les développeurs veulent donc davantage de choix, notamment via des moyens de paiement alternatifs, tandis qu’Apple défend l’intégration de son écosystème et la sécurité des transactions.
Le débat rejoint celui des frais de l’App Store et des obligations imposées aux grandes plateformes par le Digital Markets Act européen. Le jardin clos repose sur une règle très pratique pour Apple : l’utilisateur reste dans l’écosystème, le développeur passe par la caisse, et la poule aux oeufs d’or pond à chaque abonnement.
Inde, iPhone et grand écart
L’Inde n’est plus un simple marché de croissance dans la stratégie d’Apple. Une partie de la production de l’iPhone 16 y a été transférée, et les exportations d’iPhone fabriqués dans le pays ont été estimées à près de 13 milliards de dollars en 2024, avec une progression de plus de 40 % sur un an.
Ce rapprochement crée une situation assez savoureuse pour les juristes, beaucoup moins pour les dirigeants d’Apple. New Delhi veut attirer des investissements industriels, développer une filière locale et renforcer son poids dans la chaîne d’approvisionnement. Dans le même temps, le régulateur entend montrer qu’un groupe mondial ne peut pas imposer ses conditions commerciales sans contrôle national.
Apple doit donc protéger son modèle de paiement tout en continuant à développer sa production indienne. Tirer une balle dans le pied de l’entreprise avec une règle imprévisible pourrait décourager certains investisseurs. Mais laisser une plateforme verrouiller les paiements sans réaction poserait un problème de concurrence. Le grand écart est moins élégant qu’une keynote bien répétée.
Le DMA sort du tiroir-caisse
Le dossier indien s’inscrit dans une pression réglementaire plus large sur les plateformes qui contrôlent l’accès aux utilisateurs. En Europe, le Digital Markets Act vise déjà les grandes entreprises désignées comme contrôleurs d’accès. Aux États-Unis, les procédures antitrust examinent également la puissance des plateformes et leurs règles commerciales.
La particularité indienne se trouve dans l’assiette potentielle de la sanction. Si d’autres pays adoptent une logique comparable, Apple pourrait devoir gérer des risques calculés à l’échelle mondiale dans plusieurs marchés importants. Une décision indienne ne s’appliquerait pas automatiquement en Europe, au Japon, en Corée du Sud ou aux États-Unis, mais elle fournirait un précédent politique et juridique que les régulateurs pourraient observer de très près.
Pour les développeurs, l’enjeu est concret. Une victoire réglementaire pourrait ouvrir la voie à des systèmes de paiement alternatifs en Inde, auxquels Apple pourrait encore appliquer des restrictions ou des frais. Elle ne garantirait pas pour autant une baisse immédiate des prix. Les applications pourraient conserver une partie du gain, financer leur croissance ou proposer des abonnements moins chers. Rien n’oblige le tarif final à suivre mécaniquement la commission.
Le risque principal pour Apple n’est donc pas uniquement le chèque indien, mais la contagion du modèle. Une concession limitée à l’Inde peut devenir l’argument d’un régulateur européen, d’un développeur américain ou d’une startup coréenne. Le jardin clos pourrait garder ses murs, mais avec beaucoup plus de portes.
La poule aux oeufs d’or prend l’eau

Les revenus liés aux Services occupent une place stratégique dans les résultats d’Apple, avec des recettes récurrentes issues notamment des abonnements, des commissions et des services numériques. Le contrôle de la facturation permet à l’entreprise de conserver une partie de cette valeur sur toute la durée de vie d’une application.
Match Group a intérêt à réduire le coût de ses transactions et à récupérer davantage de contrôle sur la facturation de ses applications de rencontre. Les startups locales, elles, cherchent surtout à ne pas subir les mêmes règles qu’un géant capable d’absorber plus facilement une commission élevée. Les intérêts convergent sur le paiement, même si leurs objectifs économiques ne sont pas identiques.
Apple pourrait négocier des concessions pour éviter une issue plus dure : autorisation de moyens de paiement externes, nouvelles conditions pour les petits développeurs ou régime spécifique au marché indien. Ce type d’accord limiterait le risque immédiat, mais préserverait peut-être une grande partie du modèle. A la rédac, on connaît déjà le scénario : une porte entrouverte, trois conditions en petits caractères et une commission qui revient par la fenêtre.
Le prochain round du jardin clos
Le calendrier judiciaire devait s’accélérer en décembre 2025, mais aucune décision définitive ne permettait encore de transformer le plafond théorique en facture. La Delhi High Court devait d’abord examiner la validité de la méthode de calcul et la contestation portée par Apple.
Quelle que soit l’issue, le dossier montre que le contrôle de l’App Store ne relève plus d’un simple choix de produit ou de modèle économique. Il devient un sujet de souveraineté, de concurrence et de politique industrielle. Apple veut les bénéfices d’une présence mondiale tout en plaidant pour une sanction limitée au marché local. L’Inde, elle, entend profiter de l’investissement industriel sans laisser la pomme fixer seule le prix du panier.
Sources et références scientifiques
- Andrew Orr. India's $38B antitrust threat puts Apple's in-app payment control at risk. 2025.
- Apple Challenges India’s $38B Antitrust Fine Threat. 2025.






