Imaginez sortir de votre poche un carnet perforé de billets de banque, en arracher un comme on le ferait d’un bloc-notes, et payer votre café avec. Absurde ? Illégal ? Pas pour Steve Wozniak. Le cofondateur d’Apple, génie discret de la Silicon Valley, mène depuis plus de trois décennies une guerre silencieuse contre la normalité. Son arme ? Des billets de 2 dollars qu’il découpe lui-même, tamponne à son nom, et dépense partout où il passe. Trois arrestations par le Secret Service ne l’ont pas arrêté. Les regards médusés des caissiers non plus.
Cette obsession n’est pas une lubie de milliardaire excentrique. C’est un manifeste ludique, une blague qui dure depuis 1990, un pied de nez permanent à l’autorité et au conformisme. Wozniak ne cherche ni le profit ni la gloire. Il cherche le moment précis où votre cerveau se fige en découvrant que oui, ce billet arraché d’un carnet perforé est bel et bien de la monnaie légale.
⚡ L’essentiel à retenir
- 100% légal : Wozniak achète des feuilles non découpées au Bureau of Engraving and Printing américain
- Carnets perforés : Une imprimerie de Los Gatos les relie et perfore comme des timbres
- Coût réel : Chaque billet de 2$ lui revient à près de 3$, mais il les vend 5$ les quatre à ses amis
- Signature “WOZ” : Les billets portent son nom tamponné, ajoutant à la confusion
- 3 arrestations : Le Secret Service l’a interpellé trois fois sans jamais pouvoir le poursuivre
La genèse d’une obsession monétaire
Tout commence au début des années 1990. Wozniak découvre que le Trésor américain vend au grand public des feuilles non découpées de billets authentiques. N’importe qui peut commander ces planches de 4, 16 ou 32 billets directement au Bureau of Engraving and Printing. Le prix ? Environ 102 dollars pour 32 billets de 2 dollars, soit un coût unitaire de 3,20 dollars par billet.
L’idée germe instantanément dans l’esprit du cofondateur d’Apple. Et si au lieu de les encadrer comme un collectionneur lambda, il les utilisait ? Mais pas n’importe comment. Wozniak contacte une imprimerie locale de Los Gatos en Californie avec une demande inhabituelle : transformer ces feuilles officielles en carnets perforés, comme des blocs de timbres ou de Post-it.
Le résultat dépasse ses espérances. Les billets sont reliés par une tranche cartonnée, perforés avec précision, et peuvent être arrachés un par un sans les abîmer. Pour parfaire l’illusion du faux, Wozniak y appose un tampon : “WOZ”, son surnom légendaire. L’encre est volontairement encore humide quand il les présente, ajoutant une touche de suspicion calculée.
Le billet de 2 dollars : une rareté américaine incomprise
Pour comprendre le génie de cette blague, il faut saisir l’étrangeté du billet de 2 dollars dans la culture américaine. Créé en 1862 et à l’effigie d’Alexandre Hamilton à l’origine, il a été retiré de la circulation en 1962 sous John F. Kennedy, qui privilégiait d’autres coupures pendant la guerre du Vietnam. Réintroduit en 1976 avec Thomas Jefferson au recto et la Déclaration d’Indépendance au verso, il n’a jamais retrouvé sa place.
Aujourd’hui, le billet de 2 dollars représente moins de 1% de la monnaie imprimée aux États-Unis. Sa rareté crée un paradoxe : techniquement en circulation, pratiquement invisible. Résultat ? Des millions d’Américains n’en ont jamais vu, et beaucoup de commerçants refusent de les accepter, les prenant pour des contrefaçons ou des reliques historiques sans valeur.
| Caractéristique | Détail |
|---|---|
| Première émission | 1862 (Alexandre Hamilton) |
| Retrait de circulation | 1962 (ère Kennedy) |
| Réintroduction | 1976 (Thomas Jefferson) |
| Part dans la circulation | Moins de 1% de la monnaie imprimée |
| Prix d’achat Wozniak | ~3,20$ par billet de 2$ (feuilles non découpées) |
Trois arrestations, zéro condamnation
L’utilisation publique de ces carnets monétaires n’a pas tardé à attirer l’attention des autorités. Wozniak a été arrêté trois fois par le Secret Service, l’agence fédérale chargée de la protection de la monnaie américaine. À chaque fois, le scénario est le même : suspicion de contrefaçon, interrogatoire musclé, vérification minutieuse des billets, puis relâche embarrassée.
Pourquoi ? Parce que techniquement, Wozniak ne viole aucune loi. Les billets sont authentiques, achetés légalement, et simplement reliés par un tiers. La perforation n’altère pas leur validité. Le tampon “WOZ” reste de l’encre ajoutée, pas une modification du billet lui-même. Le Secret Service le sait, Wozniak le sait, mais le doute persiste à chaque transaction.
Lors d’une de ces arrestations, Wozniak a poussé la provocation un cran plus loin. Interrogé sur son identité, il a présenté une fausse carte d’identité qu’il avait fabriquée avec une imprimante à sublimation thermique. Sur la photo : lui-même avec un cache-œil. Titre : “Laser Safety Officer, Department of Defiance”. Une blague dans la blague, un double pied de nez assumé. Les agents n’ont pas apprécié l’humour, mais n’ont rien pu faire.
Un business model absurde mais assumé
Wozniak ne se contente pas d’utiliser ses billets. Il les vend à ses amis. Le tarif ? Cinq dollars pour une feuille de quatre billets de 2 dollars, soit huit dollars de valeur faciale. Mathématiquement, c’est une arnaque : il perd de l’argent à chaque vente, puisque ces quatre billets lui ont coûté près de treize dollars à produire.
Mais là encore, l’absurdité est le point. Wozniak ne cherche pas à s’enrichir. Il vend de la comédie, pas de la monnaie. Chaque acheteur repart avec un morceau de légende vivante, un objet de conversation, une relique du génie le plus joueur de la tech. Dans les interviews, il le répète sans cesse : “C’est juste pour rire. Ça coûte presque trois dollars par billet, donc c’est une blague coûteuse.”
Cette logique anti-capitaliste détonne dans la Silicon Valley, terre d’optimisation et de rentabilité. Wozniak, qui a quitté Apple en 1985 pour se consacrer à ses passions (enseignement, musique, philatropie), incarne une autre vision de la richesse. Celle où perdre de l’argent pour faire sourire est une victoire.
Les réactions surréalistes des commerçants
Les anecdotes liées à l’utilisation de ces billets sont innombrables. Wozniak les documente sur son site personnel depuis des années. Dans un restaurant, une serveuse refuse catégoriquement le paiement, persuadée que les billets sont faux. Dans une station-service, le caissier appelle la police. À Las Vegas, un casino refuse de les échanger au guichet.
L’incident le plus célèbre s’est déroulé dans un Taco Bell. Wozniak sort son carnet, en arrache quelques billets sous les yeux du personnel. Certains employés sont fascinés, d’autres terrifiés. L’un d’eux contacte le Secret Service, déclenchant une intervention qui se solde, une fois encore, par des excuses et un fou rire général.
Ce qui fascine dans ces réactions, c’est qu’elles révèlent notre rapport collectif à l’argent. Un billet perforé, même authentique, paraît faux parce qu’il sort de la norme. L’autorité du dollar repose sur son uniformité, sa banalité rassurante. Wozniak la dynamite en transformant la monnaie en objet artisanal, presque poétique.
Pourquoi Wozniak fait ça depuis 30 ans
Derrière la blague se cache une philosophie. Wozniak a toujours été un hacker au sens noble : quelqu’un qui détourne les systèmes pour en révéler les failles, les absurdités, les possibilités cachées. Avec Apple, il a hacké l’ordinateur personnel. Avec ces billets, il hacke la confiance monétaire.
Il l’a répété dans plusieurs interviews : “Je veux que les gens se questionnent. Pourquoi un billet perforé semble-t-il faux ? Pourquoi personne ne connaît le billet de 2 dollars ? Pourquoi la loi permet ça mais tout le monde panique ?” Ces questions sont celles d’un ingénieur curieux, d’un esprit qui refuse les évidences.
Il y a aussi une dimension nostalgique. Wozniak grandit dans les années 1960-70, l’ère des pranks téléphoniques avec son ami Steve Jobs, des blue boxes pour pirater le réseau téléphonique, des bidouilles électroniques dans un garage. Ces billets sont la version 2.0 de cet état d’esprit : low-tech, artisanal, subversif sans être dangereux.
Enfin, il y a la joie pure de surprendre. Wozniak adore raconter qu’à chaque paiement avec ses billets, il voit les yeux s’écarquiller, les sourcils se froncer, les conversations s’arrêter. Ce moment de suspension, où personne ne sait si c’est légal, drôle ou inquiétant, est son œuvre d’art préférée. Éphémère, répétée des milliers de fois, jamais tout à fait identique.
L’héritage d’un génie discret
Si Steve Jobs est devenu l’icône mondiale d’Apple, Wozniak reste le héros des initiés. Celui qui a vraiment construit l’Apple I et l’Apple II de ses mains, qui codait la nuit et enseignait le jour, qui a quitté la compagnie sans amertume pour vivre autrement. Ses billets de 2 dollars sont à son image : ingénieux, accessibles, fondamentalement gentils.
Ils incarnent aussi une forme de résistance douce face à la dématérialisation. En 2026, alors que les paiements sans contact et les cryptomonnaies dominent, Wozniak continue de sortir son carnet de billets physiques, perforés à l’ancienne. C’est un geste anachronique, presque militant, qui rappelle que l’argent est aussi un objet tactile, social, symbolique.
Les collectionneurs s’arrachent désormais ces feuilles signées “WOZ”. Certaines se revendent plusieurs centaines de dollars sur eBay, transformant la blague anti-capitaliste en placement lucratif malgré lui. Wozniak hausse les épaules : “Si ça rend les gens heureux, tant mieux. Moi, je continuerai à les dépenser.”
Et il le fait. À 75 ans, le cofondateur d’Apple se balade toujours avec ses carnets perforés, prêt à payer un café, un burger, un souvenir. Chaque transaction est une petite performance artistique, un clin d’œil complice à tous ceux qui refusent de prendre le monde trop au sérieux. Dans une industrie tech obsédée par la disruption, Wozniak a trouvé la forme ultime de disruption monétaire : transformer deux dollars en conversation infinie.
Steve Wozniak explique son système de billets perforés dans The Engadget Show






