Le projet américain App Store Accountability Act veut imposer une vérification de l’âge sur l’App Store et Google Play. Apple a déjà ses comptes enfants et ses restrictions, mais la boutique ne peut pas savoir qui tient réellement l’iPhone ni contrôler tout ce qui se passe dans une application.
Introduit en mai 2025 par le sénateur Mike Lee et le représentant John James, le texte demanderait aux boutiques d’applications de vérifier l’âge de tous leurs utilisateurs dans des conditions censées protéger la vie privée. Le résultat servirait à limiter l’accès à certaines applications, à relier les comptes de mineurs à un compte parental et à exiger une autorisation pour les téléchargements ou les achats.
Fin novembre 2025, le projet a été discuté au Congrès dans un ensemble de mesures consacrées à la protection des enfants en ligne. L’objectif affiché est aussi de remplacer la mosaïque de règles adoptées par certains États américains, dont la Californie, par un cadre commun. Sur le papier, c’est propre. Dans la vraie vie numérique, le raccourci juridique risque de coincer.
L’App Store passe l’âge de raison
Le mécanisme envisagé ne se limiterait pas à demander une date de naissance lors de la création d’un compte. La boutique devrait mettre en place une vérification sécurisée, appliquer des catégories d’âge cohérentes et utiliser le résultat pour déterminer les applications accessibles à chaque utilisateur.
La vérification d’âge ne signifie pas forcément transmettre la date de naissance exacte. Les méthodes étudiées vont de la pièce d’identité ou du moyen de paiement à l’estimation de l’âge par des signaux biométriques ou comportementaux. Chaque option ajoute cependant son lot de questions sur la vie privée, les erreurs et l’accès des personnes qui ne disposent pas des justificatifs demandés.
Les comptes utilisés par des mineurs devraient être rattachés à un compte parental. Le parent devrait alors autoriser les téléchargements et les achats. Le raisonnement est limpide : l’App Store contrôle le point d’entrée des applications, donc il peut empêcher un enfant d’installer un service classé comme inadapté.
Apple possède déjà une partie de cette tuyauterie avec Family Sharingles limites de Screen Time et les restrictions de contenu et de confidentialité. Les parents peuvent bloquer les contenus explicites, demander une validation avant l’installation d’une application ou exiger une autorisation avant un achat. Le projet ne part donc pas d’un désert réglementaire : il veut transformer des protections Apple existantes en obligation uniforme.
Le jardin clos sort les cadenas
Apple permet à un parent ou à un tuteur de créer un Apple Account pour un enfant de moins de 13 ans. Le compte peut ensuite appliquer des limites dans l’App Storeles podcasts, les vidéos musicales et Apple Books. Le réglage ne couvre pas tous les usages, mais il donne au parent des commandes concrètes plutôt qu’un bouton magique nommé contrôle parental.
Dans un livre blanc publié en février 2025, Apple a détaillé ses pistes sur la vérification de l’âge et les comptes enfants. En juillet 2025, la marque a annoncé des changements prévus avec iOS 26dont une configuration simplifiée des comptes enfants. Apple prévoit aussi de transmettre aux développeurs une tranche d’âge plutôt que l’âge exact, afin qu’ils puissent adapter leur contenu sans recevoir davantage de données personnelles.
Apple a également annoncé cinq niveaux de classification dans l’App Storeavec de nouvelles catégories 13+, 16+ et 18+. Cette évolution peut aider les parents à comprendre ce qu’une application propose. Elle ne garantit pas que le contenu publié ou recommandé à l’intérieur de l’application respecte toujours cette promesse. Une note d’âge décrit une porte d’entrée, pas tout ce qui se passe derrière.
Le compte adulte fait son âge
Le point faible ne vient pas de l’absence de réglages. Un contrôle appliqué au compte ne permet pas toujours d’identifier la personne qui tient l’iPhone ou l’iPad. Un parent peut laisser son appareil connecté à son compte adulte et le prêter à un enfant sans créer de compte enfant. La boutique voit alors un adulte enregistré, même si l’utilisateur réel est mineur.
Le projet américain pourrait mieux protéger les comptes enfants correctement configurés. Il aurait davantage de mal à traiter les appareils partagés, les comptes familiaux mal paramétrés et les usages ponctuels. Le décalage est simple : l’identité numérique du compte ne correspond pas forcément à l’identité de la personne devant l’écran.
Autre angle mort, l’App Store contrôle le téléchargement, pas chaque contenu consulté dans une application, un navigateur ou un service web. Une application peut respecter son classement au moment de l’installation, puis proposer des contenus publiés par ses utilisateurs ou accessibles depuis un site externe. Le filtre peut donc rester impeccable à l’entrée pendant que le problème change simplement d’adresse.
Le Royaume-Uni prend le VPN
Le Royaume-Uni fournit un cas concret avec son Online Safety Act de 2023. Le texte impose aux services concernés des mesures d’assurance de l’âge fondées sur le niveau de risque. Le régulateur Ofcom peut publier des lignes directrices, demander des informations, enquêter et sanctionner les services qui ne mettent pas en place des contrôles jugés suffisants.
Une étude publiée en 2026 dans Frontiers in Public Health a analysé cette architecture à partir de textes réglementaires, de documents publics, de travaux scientifiques et de premiers signaux d’application. Il s’agit d’une analyse documentaire, pas d’un test direct de l’efficacité de la politique. Les auteurs décrivent des baisses de trafic signalées sur certains sites pour adultes, une hausse des contournements, notamment par VPN, et des réactions publiques partagées entre soutien à la protection des enfants et réserves sur l’efficacité ou le partage de justificatifs d’identité.
Ces indicateurs ne prouvent pas que la règle réduit l’exposition des mineurs. Ils montrent surtout que les utilisateurs cherchent parfois un autre chemin lorsque le contrôle devient contraignant. L’étude insiste donc sur cinq pistes de conception : une obligation proportionnée au risque, plusieurs méthodes de vérification, la transparence des prestataires techniques, une mise en œuvre progressive et la coopération entre régulateurs.
La pomme croque la responsabilité

La difficulté politique du texte américain tient à la répartition des responsabilités. Si Apple ou Google vérifient l’âge au niveau de leur boutique, les plateformes qui publient les contenus peuvent renvoyer les critiques vers le magasin d’applications.
Un réseau social peut laisser passer une publication explicite, ou un navigateur peut ouvrir un site pour adultes, sans que la boutique ait contrôlé le contenu précis affiché à l’écran. Demander une vérification à l’entrée ne dispense pas le service qui héberge le contenu de le modérer correctement.
Cette répartition pourrait aussi réduire la pression exercée sur les applications elles-mêmes. Plus Apple devient la porte d’entrée obligatoire des usages mobiles, plus les législateurs peuvent lui demander de répondre de ce qui se passe dans les pièces situées derrière cette porte. Ça négocie sévère entre protection des enfants, vie privée et responsabilité juridique.
Le contrôle d’âge finit au contrôle technique
Le débat ne porte pas sur le principe de protéger les enfants. Il porte sur la méthode, les données collectées et l’acteur qui doit répondre d’un échec. Une vérification généralisée peut limiter certains téléchargements, mais elle doit aussi prévoir la sécurité des informations, les recours en cas d’erreur et une solution pour les utilisateurs qui ne disposent pas d’un document facilement vérifiable.
Apple devra donc protéger les comptes enfants sans transformer chaque utilisateur en dossier d’identité. La transmission d’une tranche d’âge aux développeurs va dans ce sens, à condition que les applications utilisent réellement cette information et que leur propre modération reste au rendez-vous.
Sinon, l’App Store gagnera un nouveau rôle, celui de vigile légal de contenus qu’il ne peut pas voir. Une drôle de promotion pour une boutique d’applications.
Sources et références scientifiques
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