Il était une fois un homme en col roulé noir qui se tenait sur une scène de San Francisco. Il n’avait pas de notes, juste un sourire en coin et une phrase qui allait changer le monde : « Today, Apple is going to reinvent the phone ». Ce jour-là, personne dans la salle du Moscone Center ne se doutait vraiment de ce qui allait suivre. Pas même les concurrents. Surtout pas les concurrents.
L’iPhone n’était pas juste un téléphone. C’était un coup de poing dans l’estomac de l’industrie mobile, un objet qui allait effacer du marché des géants qu’on croyait invincibles, et redéfinir notre rapport à la technologie, à l’information, aux autres. Ce matin de janvier, Steve Jobs n’a pas présenté un produit. Il a ouvert une porte sur un monde où votre vie entière tiendrait dans 115 grammes de métal et de verre.
⚡ L’essentiel à retenir
- 9 janvier 2007 : Steve Jobs dévoile l’iPhone au Macworld de San Francisco, fusionnant iPod, téléphone et communicateur Internet
- 3 appareils en 1 : un iPod à écran large tactile, un téléphone révolutionnaire, un navigateur web de poche
- Interface Multi-Touch : abandon total du stylet et des claviers physiques au profit des doigts
- 3 milliards d’iPhones vendus depuis 2007, transformant Apple en géant technologique et culturel
- Effondrement des leaders : Nokia détenait 40% du marché en 2007, aujourd’hui disparu du paysage mobile
Un monde dominé par Nokia et les claviers physiques
Pour comprendre l’ampleur du séisme, il faut se replonger dans l’univers mobile de 2007. Nokia régnait en maître absolu avec plus de 40% des parts de marché mondial au dernier trimestre 2007. Le géant finlandais avait vendu 435 millions de téléphones cette année-là, soit 1,2 million d’unités par jour. Motorola et Samsung se disputaient les miettes avec respectivement 14,3% et 13,4% du marché.
À cette époque, un smartphone, c’était le BlackBerry des cadres avec son clavier QWERTY miniature, le Nokia N95 avec ses mille fonctions incompréhensibles, ou le Motorola Razr ultra-fin que tout le monde voulait glisser dans sa poche. Les téléphones avaient des touches physiques, des stylets ridicules, des interfaces qui vous donnaient envie de pleurer. Pour accéder à Internet, il fallait une patience de moine bouddhiste et un forfait data hors de prix.
| Marque | Part de marché 2007 | Unités vendues | Destin post-iPhone |
|---|---|---|---|
| Nokia | 37,8% | 435 millions | Effondrement total, rachat par Microsoft puis disparition |
| Motorola | 14,3% | 164 millions | Chute vertigineuse, aujourd’hui 2,2% du marché |
| Samsung | 13,4% | 155 millions | Adaptation réussie avec Android, leader actuel |
| BlackBerry | ~10% | – | Extinction progressive, abandon du hardware en 2016 |
« Aujourd’hui, Apple réinvente le téléphone »
Steve Jobs monte sur scène ce 9 janvier avec sa nonchalance habituelle. Il commence par parler d’Apple TV. Personne n’est vraiment impressionné. Puis il lâche : « Today, we’re introducing three revolutionary products ». Un iPod à écran large avec commandes tactiles. Un téléphone mobile révolutionnaire. Un appareil de communication Internet innovant. La foule applaudit poliment.
Jobs fait durer le suspense, répète : trois appareils. Un iPod. Un téléphone. Un communicateur Internet. Et là, il balance la phrase qui tue : « Are you getting it? These are not three separate devices. This is one device. » La salle explose. L’iPhone venait de naître officiellement, et avec lui, une décennie de disruption totale.
L’écran Multi-Touch : la vraie révolution invisible
Le secret de l’iPhone ne tenait pas dans ses composants. Il résidait dans quelque chose d’intangible : l’interface Multi-Touch. Jobs avait compris que personne ne voulait d’un stylet qui se perd, ni d’un clavier physique qui bouffe la moitié de l’écran. Il a créé une technologie qui permettait d’utiliser plusieurs doigts simultanément sur un écran en verre, avec une précision jamais vue.
« C’est comme de la magie », dira-t-il pendant la présentation. Et pour une fois, ce n’était pas de l’hyperbole marketing. Pincer pour zoomer, faire glisser pour défiler, tapoter pour sélectionner : ces gestes sont aujourd’hui tellement naturels qu’on oublie qu’ils n’existaient pas avant ce jour de janvier. L’iPhone tournait sur Mac OS X, un système d’exploitation de bureau complet, adapté à un appareil mobile. Jobs affirmait que le logiciel avait cinq ans d’avance sur la concurrence. Il était optimiste : l’avance était bien plus grande.
L’effet domino sur l’industrie mobile
L’iPhone original n’était pas parfait. Pas de 3G, pas d’App Store au lancement, une autonomie moyenne, un prix de 499 dollars qui faisait tousser. Mais il a suffi de quelques mois pour que tout bascule. En 2007, le marché mobile avait vendu 1,15 milliard de téléphones. Une croissance de 16% sur un an, portée par la Chine et l’Inde.
Puis l’iPhone est arrivé. Nokia a continué à vendre des téléphones avec Symbian, un système d’exploitation vieillissant et rigide. BlackBerry a misé sur ses claviers physiques et son réseau sécurisé pour les entreprises. Motorola a tenté de recycler le succès du Razr. Ils ont tous coulé. Apple a vendu 3 milliards d’iPhones entre 2007 et 2025, franchissant le cap du milliard en 2016, puis des 2 milliards en 2021. L’accélération n’a jamais ralenti.
Quand Samsung a compris le message
Samsung, lui, a fait un choix différent : copier intelligemment et s’allier avec Google et son système Android. Dès 2009, le constructeur coréen lançait des smartphones tactiles inspirés de l’iPhone, mais à des prix plus accessibles. Aujourd’hui, Samsung est le seul survivant du top 5 de 2007 à avoir non seulement survécu, mais prospéré. Les autres ont disparu ou végètent dans l’oubli.
Comment l’iPhone a transformé nos vies
L’impact de l’iPhone dépasse largement les ventes et les parts de marché. Il a redéfini notre rapport au monde. Avant 2007, personne ne consultait ses e-mails dans le métro. Personne ne prenait des photos de son café pour les partager en ligne. Personne ne naviguait sur Internet en attendant le bus. Ces comportements, aujourd’hui banals, sont nés avec l’iPhone.
Le smartphone est devenu un doudou numérique, comme l’a décrit le sociologue Olivier Glassey. Un objet qui peuple les interstices de notre quotidien, qui nous donne de la contenance dans les moments d’attente. L’appel vocal traditionnel a décliné au profit de WhatsApp, FaceTime, et des bulles de discussion spatialisées. L’iPhone a démocratisé l’accès à Internet mobile, la navigation GPS, la photographie avancée, les réseaux sociaux.
L’écosystème qui emprisonne
Apple a construit bien plus qu’un téléphone : un écosystème verrouillé où chaque appareil incite l’utilisateur à ne jamais en sortir. iPad, Apple Watch, AirPods, MacBook : tous communiquent entre eux avec une fluidité désarmante. Cette stratégie a transformé Apple en l’une des entreprises les plus valorisées au monde, avec une base d’utilisateurs fidèles prêts à payer un premium pour rester dans cet univers.
Certains y voient une prison dorée. D’autres, une expérience utilisateur optimale. La vérité est probablement quelque part entre les deux. Mais une chose est certaine : en 2007, Steve Jobs n’a pas juste vendu un téléphone. Il a vendu une vision du futur où la technologie disparaît dans la simplicité, où l’outil devient invisible pour laisser place à l’expérience.
L’héritage d’une présentation légendaire
La keynote du 9 janvier 2007 est devenue une masterclass en communication. Jobs y déploie toute sa rhétorique : la règle de trois (trois produits en un), le suspense soigneusement orchestré, les démonstrations live sans filet, l’humour décalé. Il se moque des smartphones de l’époque avec leurs interfaces compliquées, montre comment l’iPhone résout chaque problème avec élégance.
Cette présentation a été visionnée des millions de fois sur YouTube. Elle est analysée dans les écoles de commerce, décortiquée par les experts en storytelling. Parce qu’au-delà du produit, Jobs a vendu une émotion. Il a fait croire à chaque personne dans cette salle, et à chaque spectateur ensuite, qu’elle assistait à un moment historique. Et il avait raison.
Aujourd’hui, les smartphones ressemblent tous à l’iPhone original : un grand écran tactile, peu de boutons physiques, des capteurs photo sophistiqués. Le design a évolué, les performances ont explosé, mais l’ADN reste le même. Chaque fois que vous pincez pour zoomer sur une photo, chaque fois que vous déverrouillez votre téléphone d’un glissement de doigt, vous reproduisez les gestes imaginés par l’équipe d’Apple il y a près de vingt ans.
Le 9 janvier 2007, Steve Jobs n’a pas changé l’industrie du téléphone. Il a changé notre façon d’interagir avec le monde. Et ça, c’est une révolution qui ne s’arrêtera jamais.
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