L’empire d’Apple vient de vaciller. Pas à Cupertino, non. À des milliers de kilomètres, dans les bureaux feutrés du CADE brésilien, l’autorité de la concurrence qui vient de faire plier le géant californien. Résultat ? Un accord historique signé le 29 décembre 2025 qui pulvérise le modèle économique fermé de l’App Store au Brésil. Boutiques tierces, paiements alternatifs, nouvelle grille tarifaire : Apple se plie, Apple accepte, Apple change. Pour la première fois en dehors de l’Union européenne, l’écosystème iOS s’ouvre à la concurrence. Et cette fois, ce n’est pas un simple lifting cosmétique.
⚡ L’essentiel à retenir
- Accord antitrust historique : Apple accepte d’ouvrir l’iOS au Brésil après une enquête lancée en 2022 par MercadoLibre
- Nouvelle tarification : commissions de 10% à 25% + frais de transaction de 5% selon les cas
- Boutiques tierces autorisées : les utilisateurs pourront installer des apps hors App Store dès avril 2026
- 105 jours pour agir : Apple doit implémenter tous ces changements d’ici début avril
- Accord de 3 ans : ces nouvelles règles s’appliquent pendant trois ans minimum
Quand MercadoLibre fait trembler Cupertino
Tout commence en décembre 2022. MercadoLibre, le géant latino-américain du e-commerce, dépose une plainte explosante auprès du CADE. L’accusation ? Apple abuse de sa position dominante en imposant son système de paiement in-app et en verrouillant la distribution des applications. La plateforme brésilienne n’est pas seule : d’autres acteurs du numérique s’associent à cette offensive judiciaire. Pendant deux ans, l’enquête avance. L’été 2024, le CADE active l’artillerie lourde avec des mesures préventives. Apple comprend que l’étau se resserre. L’entreprise demande à négocier mi-2025. Six mois plus tard, l’accord tombe.
Le Conseil administratif de défense économique du Brésil obtient ce que peu de régulateurs ont réussi à arracher : une refonte complète du modèle iOS. Le pays de 200 millions d’utilisateurs mobiles devient le deuxième territoire au monde après l’Union européenne à imposer une ouverture réelle de l’écosystème Apple.
La nouvelle grille tarifaire qui change tout
Apple ne lâche jamais sans contrepartie. Le CADE l’a bien compris et a fait quelque chose d’inhabituel pour une autorité de la concurrence : fixer directement les prix. Une démarche audacieuse qui évite les errements observés en Europe avec le Digital Markets Act, où Apple avait multiplié les frais cachés au point de provoquer une procédure de non-conformité de la Commission européenne.
| Type de transaction | Commission App Store | Frais système paiement | Total |
|---|---|---|---|
| Achat via App Store classique | 25% | 5% | 30% (inchangé) |
| Paiement externe (lien sortant) | 15% | 0% | 15% |
| Transaction via boutique tierce | 5% (Core Technology Fee) | Variable selon le processeur | ≈ 5-10% |
| Achat initié sur iOS, finalisé sur le web | 15% | 0% | 15% |
Cette structuration détaillée tranche avec le flou artistique européen. Apple conserve sa commission de 30% pour les achats standards via l’App Store, mais les développeurs peuvent désormais orienter leurs utilisateurs vers des paiements externes moyennant une commission réduite à 15%. Les boutiques tierces, elles, ne paient qu’une taxe de “technologie de base” de 5% sur les ventes nettes.
Boutiques alternatives : l’ouverture sous surveillance
À partir d’avril 2026, les Brésiliens pourront télécharger des magasins d’applications tiers sur leurs iPhone. Une révolution ? Oui, mais encadrée. Apple conserve le droit d’imposer un processus de “notarisation” pour toutes les applications distribuées hors App Store officiel. Objectif affiché : garantir l’intégrité, la confidentialité et la sécurité des appareils. Traduction : Apple garde un œil sur tout ce qui s’installe sur iOS, même via des canaux alternatifs.
Le CADE a néanmoins blindé l’accord pour éviter les dérives. Apple peut afficher des messages d’avertissement aux utilisateurs qui installent des apps tierces, mais ces messages doivent rester neutres, objectifs et limités. Interdiction formelle d’introduire des étapes supplémentaires ou des barrières qui rendraient l’alternative plus difficile à utiliser. Une clause qui vise directement les pratiques observées en Europe, où certains écrans d’avertissement Apple étaient accusés d’être délibérément anxiogènes.
Les développeurs enfin libres de communiquer
Autre victoire majeure : les applications peuvent désormais intégrer des liens ou boutons dirigeant les utilisateurs vers des sites externes pour effectuer des paiements. Elles peuvent aussi promouvoir activement des offres disponibles hors de l’App Store. Pendant des années, Apple interdisait toute mention d’alternatives de paiement, forçant les développeurs au silence sous peine d’exclusion. Cette époque est révolue au Brésil.
Les processeurs de paiement tiers peuvent être proposés côte à côte avec le système d’Apple dans les applications. L’utilisateur choisit librement. Cette mesure anti-steering met fin à l’hégémonie d’Apple Pay et ouvre la porte à des acteurs comme Stripe, PayPal ou des solutions locales brésiliennes.
Apple face à un effet domino mondial
Cet accord brésilien s’inscrit dans un mouvement global de pression réglementaire sur les plateformes numériques dominantes. L’Union européenne a ouvert la voie avec le Digital Markets Act en 2024. La Corée du Sud, le Japon et l’Australie ont également contraint Apple et Google à assouplir leurs règles. Mais le Brésil va plus loin : il impose une grille tarifaire détaillée et contraignante.
Pour Apple, les enjeux financiers sont colossaux. Le Brésil représente plus de 200 millions d’utilisateurs mobiles, dont une part significative d’utilisateurs iOS. Les revenus de l’App Store sur ce territoire se chiffrent en centaines de millions de dollars annuels. Avec ces nouvelles règles, Apple risque de voir sa part du gâteau fondre. Sauf que l’entreprise a prévu le coup : la Core Technology Fee de 5% garantit qu’Apple touchera sa part, même sur les transactions échappant à l’App Store.
Trois ans pour prouver l’efficacité du modèle
L’accord signé avec le CADE est valable trois ans. Une période d’essai qui permettra d’évaluer l’impact réel de ces mesures sur la concurrence et l’innovation. Si Apple ne respecte pas ses engagements, elle s’expose à une amende pouvant atteindre 27 millions de dollars et à la réouverture de l’enquête antitrust. Le régulateur brésilien ne plaisante pas : des contrôles réguliers sont prévus pour vérifier la conformité.
Les développeurs brésiliens observent avec attention. Certains voient une opportunité historique de s’affranchir de la taxe Apple. D’autres restent sceptiques : les frais de notarisation, les avertissements utilisateurs et la complexité technique pourraient dissuader beaucoup d’acteurs de quitter l’écosystème officiel. L’expérience européenne montre que peu de développeurs ont sauté le pas depuis l’entrée en vigueur du DMA.
Un précédent qui inspire l’Amérique latine
Le Brésil pourrait faire des émules. Le Mexique, l’Argentine et la Colombie surveillent de près cette expérience. MercadoLibre, qui opère dans toute l’Amérique latine, a déjà annoncé qu’elle étudierait des actions similaires dans d’autres pays de la région. Si le modèle brésilien fonctionne, il pourrait devenir le standard latino-américain.
Pour Apple, c’est un cauchemar stratégique : une fragmentation croissante des règles selon les territoires. Chaque pays impose ses propres conditions, ses propres commissions, ses propres obligations. La gestion de cet écosystème morcelé devient un casse-tête opérationnel et juridique. Mais c’est le prix à payer pour avoir bâti pendant quinze ans un empire numérique hermétique.
Le Brésil vient d’envoyer un message clair à toutes les big tech : l’ère du monopole confortable est terminée. Apple a capitulé, pas par conviction, mais par calcul. Mieux vaut négocier des conditions encadrées que risquer une interdiction pure et simple ou des amendes pharaoniques. D’autres batailles se profilent en Asie, en Afrique, en Amérique du Nord. Le modèle fermé de l’App Store n’a jamais été aussi menacé. Et cette fois, impossible de faire marche arrière.
Pour aller plus loin : comprendre les enjeux de l’ouverture forcée de l’App Store






